Après que l’ancien président du Tchad, Idriss Déby, a été tué en avril 2021, un groupe d'officiers militaires dirigé par le fils de Déby, Mahamat Idriss Déby, a pris le contrôle du pays et a défini une période de transition de 18 mois pour le retour à un régime civil. Un élément crucial du calendrier de transition était la promesse d'un dialogue national inclusif, chargé de former un consensus national sur la réforme constitutionnelle, les plans d'élection et d'autres questions politiques litigieuses. Après de nombreux retards, le dialogue national tant attendu a finalement commencé dans la capitale N'Djaména fin août – juste deux mois avant la fin prévue de la transition.

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Le général Mahamat Idriss Deby, chef du Conseil militaire de la transition. July 18, 2022. (André Kodmadjingar – VOA / Wikimedia Commons)
Le général Mahamat Idriss Deby, chef du Conseil militaire de la transition. July 18, 2022. (André Kodmadjingar – VOA / Wikimedia Commons)

La lenteur avec laquelle le Conseil Militaire de Transition (CMT) au pouvoir a organisé le dialogue national a frustré de nombreux citoyens. Et l'absence de plusieurs acteurs politiques majeurs et de certains groupes rebelles a remis en question l'inclusivité du dialogue et, par extension, sa capacité à créer une voie démocratique pour le Tchad. Le forum s'est terminé le 8 octobre, et avec la décision de prolonger la transition de 24 mois supplémentaires, beaucoup craignent que le pays puisse plonger dans une période d'incertitude.

Cependant, le dialogue national a réussi à rassembler environ 1400 participants issus de la junte au pouvoir, de l'opposition civile et militaire, ainsi que de la société civile et des milieux professionnels, religieux et traditionnels. Il n’y a aucun doute que le dialogue a fait entendre un ensemble diversifié, bien qu'incomplet, de voix d’à travers du Tchad, offrant une occasion sans précédent de s’engager dans un débat ouvert et de construire la cohésion nationale.

Cela rend la période post-dialogue particulièrement importante— non seulement pour la mise en œuvre des accords conclus au cours du dialogue national, mais aussi pour la poursuite de l'engagement avec les acteurs qui n'y ont pas participé. Les tensions seront sans doute élevées, mais en considérant le dialogue national comme une base pour un engagement ultérieur, les dirigeants Tchadiens peuvent mettre le pays sur la voie d'un avenir plus stable et pacifique.

Les Acteurs Clés Boycottent au Cœur des Tensions

Après qu’un accord de paix ait sécurisé la participation de nombreux groupes rebelles le 8 août, le dialogue national a démarré 12 jours plus tard, le 20 août. Également connu sous le nom de Dialogue national inclusif et souverain (DNIS), le forum était destiné à rassembler toutes les parties prenantes disparates du Tchad.

Cependant, quelques acteurs majeurs du microcosme — comme le Front pour l’Alternance et la Concorde au Tchad,  Les Transformateurs et le collectif Wakit Tama — étaient notablement absents. Ces groupes ont exigé la libération des prisonniers de guerre et des détenus politiques, ainsi que l'assurance préalable de la souveraineté du dialogue. Ils ont également demandé des garanties selon lesquelles les membres du CMT et les dirigeants de la transition seraient inéligibles aux futures élections et que les membres du gouvernement et de l’assemblée de transition proposés, le Conseil national de Transition, ne pourraient pas être remplacés jusqu’à la fin de la transition.

Des affrontements entre les forces de sécurité et les manifestants de ces partis absents ont créé des tensions dans les premières semaines du DNIS. Lors d’un incident survenu le 3 septembre, une réunion parallèle non approuvée menée par Les Transformateurs a été violemment dispersée par le ministère de la Sécurité publique, qui a arrêté des militants et détenu le Président du parti ainsi que ses partisans. Une médiation conduite par des responsables religieux, des diplomates et d'autres personnes a été nécessaire pour apaiser les tensions et orchestrer la libération des 279 militants et sympathisants arrêtés.

Le caractère inclusif est seul garant de la prise en compte des points de vue de toutes les sensibilités représentées et pour permettre la tenue de débats véritablement contradictoires. Néanmoins, le boycott du dialogue dès le début du processus par certains acteurs politiques et militaires clés a renforcé ce manque d’inclusion. En outre, d’autres acteurs importants se sont retirés au cours du dialogue, tels que l'Église catholique, plusieurs ordres professionnels (dont l'association des avocats), le Président de la Commission nationale des Droits de l'Homme, ainsi que plusieurs partis politiques et organisations de la société civile — remettant ainsi en question la prétention du dialogue à être inclusif.

Au Sein du Dialogue National

Les discussions au sein du DNIS étaient contentieux. Pendant le déroulement du dialogue, la liberté de discussion a été observée, avec de nombreux débats contradictoires — ainsi que des questions directes sur la gestion des affaires publiques.

Cependant, deux problèmes sont apparus, qui ont mis un astérisque sur la prétention du dialogue à la liberté de discussion. Malgré les ajustements apportés plus tard dans le dialogue, le Présidium —l’organe dirigeant les débats et l’ordre du jour — n'a pas été constitué par consensus. Deuxièmement, la plupart des équipes dirigeantes des comités et sous-comités entretenaient des relations étroites avec l'ancien parti au pouvoir.

Pour que les recommandations du dialogue soient de qualité et puissent faire avancer la paix, elles doivent être basées sur des discussions ouvertes et équitables. Cependant, il est difficile de savoir si le Présidium est resté suffisamment neutre ou s’il a veillé à ce que les résolutions reflètent les véritables aspirations des Tchadiens.

Sur les différentes questions discutées, le Présidium n’a pu s'en tenir qu’aux conclusions soumises sur la base d’un consensus entre les participants. Or, la plupart des participants du DNIS étaient soit membres, soit sympathisants, soit proches de l’ancien système et régime. Cela a certainement porté atteinte à la neutralité et à l'équité du dialogue et de ses résolutions, surtout en ce qui concerne certaines des conclusions formulées.

Malgré d’importantes critiques, le DNIS a décidé que les membres du CMT, tels que le Président Mahamat Déby, seraient autorisés à se présenter aux prochaines élections et que la période de transition serait prolongée pour 24 mois.

Les conclusions du DNIS prévoient l’organisation d'un référendum unique pour choisir la forme de l'État et adopter une nouvelle constitution, ainsi que la dissolution du CMT. Cependant, le Président Déby conservera son rôle et a récemment été inauguré pour un nouveau mandat de deux ans à la tête de la transition.

Les questions clés concernant la gestion du futur processus électoral, ou même le découpage administratif de la gouvernance, ont été éludées par le dialogue.

Fonder des Perceptions dans la Période Post-Dialogue

La période post-dialogue pourrait amener des risques plus élevés de turbulences politiques, de méfiance entre les parties, voire de désobéissance sociale et de radicalisation. Et dans un environnement aussi incertain, les Tchadiens devront maintenir une communication ouverte pour éviter toute régression. Une partie de la responsabilité incombera aux autorités de transition et aux parties prenantes du DNIS, mais les médias tchadiens joueront aussi un rôle crucial dans le déroulement du processus de transition.

C'est en anticipation d’un contexte aussi tendu que l'USIP s’est associé au Centre de Recherche en Anthropologie et en Sciences Humaines, basé à N’Djaména, pour organiser un atelier sur le positionnement constructif des médias dans le processus de transition. L’objectif de cet atelier était de susciter une intervention plus efficace des médias Tchadiens en faveur d’une participation citoyenne effective à toutes les étapes de la transition et d’une meilleure compréhension par l’opinion nationale de l’intérêt d’un accompagnement du processus par la communauté internationale. L’atelier a recommandé aux journalistes de faire preuve d’objectivité et de neutralité dans leurs reportages et d’accorder la priorité au journalisme axé sur les solutions, offrant des perspectives constructives sur la façon d’aborder les questions non résolues pendant la transition. Par exemple, les médias tchadiens pourraient mettre en lumière les problèmes clés ou « questions qui fâchent » qui n’ont pas été suffisamment abordées dans le DNIS — comme le processus électoral et les mesures de justice et redevabilité — afin d'établir un dialogue citoyen sur les prochaines étapes nécessaires à la transition du Tchad.

L'Avenir du Tchad

Indépendamment de ses défauts, le DNIS est une étape clé dans la poursuite de la transition. Ses recommandations vont mettre en route la rédaction d'une nouvelle constitution, un nouveau calendrier pour la transition et les prochaines élections. Le Tchad ne peut donc pas se permettre de rater le coche. La paix et la sécurité du pays, pour ses citoyens et pour la région sont en jeu.

Le soutien continu de la diplomatie peut contribuer à renforcer la crédibilité du processus, à maintenir les acteurs à la table des négociations et laisser la porte ouverte aux acteurs restés en marge. Les partenaires internationaux comme les États-Unis pourraient prendre les mesures suivantes pour accompagner le pays :

  • Soutenir le développement d'institutions transitoires fortes et inclusives, telles qu’une commission électorale indépendante, afin d'ouvrir la voie à des élections transparentes et crédibles. En outre, les partenaires internationaux peuvent financer la mise en place d’un mécanisme indépendant de suivi de la mise en œuvre des résolutions du DNIS et de comités de suivi à cette fin.
  • Exhorter les autorités de transition à ne pas fermer définitivement la porte aux acteurs qui ont refusé de participer au dialogue national. Les partenaires peuvent poursuivre la médiation avec les « parties absentes » du dialogue, ainsi qu’en condamnant toute action susceptible de compromettre la nature démocratique du processus.
  • Soutenir des espaces de dialogue et de réflexion continus sur les options politiques permettant de faire avancer la transition, tels que des ateliers d’experts de haut niveau avec des acteurs clés au niveau national, y compris des groupes de la société civile. Ces espaces pourraient apporter un soutien précieux à la phase post-dialogue en trouvant des solutions aux questions les plus épineuses d’une transition véritablement inclusive et pacifique.

Dr. Yamingué Bétinbaye est chercheur au Centre de Recherche en Anthropologie et Sciences Humaines (CRASH) basé à N'Djaména, Tchad.

Dr. Hoinathy Remadji est membre du conseil d’administration du CRASH.

Babouh Tih-Kwada Elisabeth est assistante de recherche au CRASH.

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